Les dégoûtés et les dégoûtants – Chapitre 257 – Câlinothérapie wake : le recyclage annuel des mêmes thèmes pour endormir les mougeons
Il paraît qu’il faut écouter les personnes qu’on n’écoute jamais. Très bien. Mais dans certains débats, la règle semble assortie d’une petite astérisque : à condition qu’elles soient d’accord avec le comité d’accueil. Sinon, les voilà aussitôt soupçonnées de parler depuis le mauvais privilège, avec les mauvais mots, la mauvaise histoire et, surtout, la mauvaise conclusion.
C’est là que le spectacle devient savoureux — si l’on aime l’ironie grinçante. Des militants wake dénoncent la confiscation de la parole, puis distribuent des certificats d’irrecevabilité à ceux qui ne récitent pas le bon texte. Ils réclament un espace sûr, mais parfois, l’espace devient si sûr qu’il ne reste plus grand-chose à y dire.
L’art délicat de fermer le débat en l’ouvrant
Le procédé est d’une élégance toute moderne : on ne répond pas à l’argument, on interroge l’identité de celui qui le formule. Qui parle ? D’où parle-t-il ? Est-il légitime ? A-t-il le bon vécu ? Et si la réponse déplaît, le débat peut être déclaré clos avant même d’avoir commencé.
Dans cette version du théâtre militant, certains « non-racisés » découvrent une expérience inédite : être réduits à une catégorie « raciste » avant d’avoir fini leur phrase. Ils parlent, mais leur parole serait nécessairement suspecte ; ils nuancent, mais la nuance ressemble à une esquive ; ils demandent des preuves, et voilà qu’ils devraient d’abord justifier leur droit à poser la question.
La satire n’a pas besoin d’inventer l’absurde : il suffit parfois de le laisser parler.
La victime, nouveau sésame rhétorique ?
Le statut de victime peut donner une visibilité à des expériences longtemps ignorées. Il peut aussi, dans certains échanges, se transformer en bouclier rhétorique : contester une affirmation devient alors « nier la souffrance », demander une précision devient « agresser », et discuter une stratégie devient « faire taire ».
Mais gare aux raccourcis : « wake » n’est pas le nom d’un mouvement parfaitement organisé, et le mot est souvent employé comme une étiquette polémique plutôt que comme une catégorie clairement définie. Quant aux conflits autour de la cancel culture, ils mêlent des situations différentes : protestation, pression sociale, intimidation, annulation d’événement ou véritable restriction institutionnelle. Les mettre dans le même sac rend le débat plus bruyant, pas plus clair.
– https://publictionnaire.huma-num.fr/notice/cancel-culture-limportation-dune-politique/
Et surtout, il ne faudrait pas transformer cette critique en autre caricature : les discriminations ne sont pas une invention commode destinée à gagner les débats. Les enquêtes du Défenseur des droits documentent des expériences réelles d’inégalités et de discriminations en France. On peut donc dénoncer les excès d’une rhétorique sans prétendre que les injustices qu’elle invoque n’existent pas.
La liberté de parler n’est pas un permis d’insulter
On peut défendre le désaccord sans réclamer le droit de harceler, d’injurier ou d’appeler à la haine. En France, la liberté d’expression connaît des limites légales, notamment face à la provocation publique à la haine, à la violence ou à la discrimination. Critiquer une idée n’équivaut pas à attaquer une personne ; inversement, invoquer la liberté d’expression ne transforme pas toute injure en argument brillant.
– https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F32575
La question utile n’est donc pas : « Qui a le droit de parler ? » Elle est plutôt : « Peut-on répondre au propos sans réduire son auteur à une identité, et peut-on critiquer une pratique militante sans nier la réalité des discriminations ? »
Ce serait moins spectaculaire qu’un procès en pureté morale. Mais il paraît que le spectacle est complet : chacun a son rôle, son indignation, son public et son bouton « bloquer ».
Le bâillon à géométrie variable
Au fond, la contradiction est assez simple : on peut vouloir ouvrir la parole des personnes marginalisées et, dans le même temps, s’inquiéter quand une logique de disqualification remplace l’argument. La liberté académique et le pluralisme du débat sont fragilisés autant par les interdictions et les intimidations que par les campagnes qui transforment toute discussion sur le « wokisme » en preuve de culpabilité.
Le vrai progrès ne consisterait pas à remplacer une police de la parole par une autre, avec de nouveaux uniformes et un vocabulaire plus tendance. Il consisterait à laisser les arguments s’affronter sans exiger d’abord des participants qu’ils présentent leur arbre généalogique moral.
Sinon, on ne libère pas la parole : on change simplement le guichet où l’on distribue les autorisations de parler. Et les nouveaux gardiens du guichet, eux aussi, finissent parfois par aimer un peu trop le bruit de leurs propres clés.
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